L'IA comme révélateur
Ou ce que le retrait d'un livre de la vente pourrait dire de nous
Bonjour à toutes et tous,
Dix numéros déjà, et une communauté qui ne cesse de s’agrandir.
Me revient souvent à l’oreille que cette newsletter est une bouffée d’air frais. Que cela parle du livre, oui, mais différemment. Qu’on y apprend beaucoup. Qu’on s’en inspire.
Et cela me réjouit, car c’est exactement pour cela qu’elle est faite, et qu’elle prolonge le cabinet de conseil du même nom que j’ai créé pour accompagner les acteurs de livre. Élargir le champ de vision. Ouvrir un espace qui replace la créativité au centre, comme une force transformatrice capable de redonner du sens, de la cohérence et de la singularité.
Dix numéros plus tard, j’aimerais être sûre que vous avez le sentiment que je réponds bien à cela. Que ce que je récolte lors de mes explorations fait écho. Et ainsi permettre que ce format soit aussi le vôtre.
Pour cela, vous me voyez venir, j’ai quatre questions à vous poser. Il vous suffit de cliquer sur le bouton ci-dessous. Cela vous prendra moins de cinq minutes, c’est promis.
Réfléchir à l’avenir du livre, c’est finalement braquer une loupe sur tout ce qui traverse notre société. Et peut-être aujourd’hui, comme jamais auparavant, car les mutations en cours exposent nos failles au grand jour, dangereusement. Ce sera le sujet central de cet opus.
Mais trêve de spoiler,
Bonne lecture !
Dans mon radar cette semaine, le modèle coréen, un sérieux désir d’évasion et une idée.
#1- Quand Séoul surfe sur la hype
Saviez-vous qu’en Corée du Sud, alors que 38,5 % des adultes ont lu au moins un livre en 2025, une baisse de 4,5 points en deux ans, le taux de lecture remonte à 75,3% chez les 20-29 ans ? Une légère hausse que le rapport du ministère de la Culture coréen attribue au “text hip” - soit la hype de la lecture. Phénomène particulièrement notable à Séoul, où politique de la ville et initiatives privées expérimentent en parallèle.
À titre d’exemple, depuis 2022, la ville installe des bibliothèques en plein air pensées pour accueillir familles et manifestations culturelles. Bilan : des millions de visiteurs chaque année.
Autre espace emblématique : le Book Café. A mi-chemin entre la librairie et le café au design très travaillé. On y vient boire un verre, lire… et dater. C’est un des spots favoris des fameux 20-29 ans.
Et dernière nouveauté, les fameuses Reading Party ou six heures de lecture dans un club, avec un DJ en fond sonore et de l’alcool au bar.
Trois formats, et le pari qu’un espace répondant aux nouveaux usages peut créer le désir.
#2- Vous prendrez bien un peu de fantaisie
J’ai découvert dernièrement en me cherchant de bonnes excuses pour scroller que le nouveau mot d’ordre de la Gen Z en 2026 était “la fantaisie” ou whimsy. Qui s’exprimerait par une façon de vivre spontanée, légère, un peu fantasque. Un retour à l’innocence de l’enfance, en quelque sorte.
La Whimsy Girl se balade pieds nus, aime les paniers en osier et les paillettes, remplit son journal en rêvassant seule dans un café, et se fiche du regard de l’autre. Elle lit pour s’évader, peut-être même de la cosy fantasy, aime les jolis grimoires et documente ses lectures sur TikTok. Elle se construit une réalité parallèle, quelque part entre le Pays imaginaire de Wendy, le cosy japonais, et Willow de Buffy contre les vampires. Elle appelle cela ” romantiser sa vie”.
Derrière le côté charmant de la tendance, comme le note le média Insidehook, il y a un contexte moins rose : marché de l’emploi sinistré, scrolling compulsif, anxiété chronique. La Whimsy, c’est une réponse à tout ça. Une tentative de réenchanter le quotidien par la douceur. Mais avec une DA, comme diraient les moins de 15 ans.
#3- L’outdoor pulvérise ses propres codes. A notre tour ?
Il y a un peu plus d’un mois, North Face sortait une campagne intitulée “ Never just a hike “, pour renouveler l’image de la randonnée et la transformer en une expérience personnelle indéfinissable. Avant cela, Columbia avait déjà dynamité les codes traditionnels du segment avec “ Engineered for whatever “.
Deux grandes marques sont allées à contre-courant de leur propre imagerie, celle que leurs clients reconnaissaient et aimaient, pour toucher quelque chose de plus profond. Fini les caractéristiques produits, fini les panoramas de montagne sous soleil rasant. Monter d’un cran, du fonctionnel vers le symbolique, c’est ce que l’on fait lorsque la différenciation produit s’épuise.
L’édition, elle, communique sur le livre à peu près comme elle l’a toujours fait. Les réseaux sociaux ont ouvert de nouveaux canaux, mais le registre émotionnel et la grammaire visuelle sont restés les mêmes. Pourtant, le livre est peut-être l’objet symbolique le plus puissant qui soit. Les gens s’en servent pour dire qui ils sont, ce qu’ils valorisent, à quelle tribu ils appartiennent. Une longueur d’avance considérable sur une veste de randonnée, et qu’on n’exploite pas pour renouveler l’imaginaire et le désir autour de la lecture. Le moment ne serait-il pas venu de faire preuve d’audace?
Parce qu’on a les loisirs qu’on mérite, je me suis passionnée la semaine dernière pour l’affaire Shy Girl.
Petite séance de rattrapage pour ceux qui n’en auraient pas entendu parler. En février 2025, Mia Ballard auto-édite Shy Girl, l’histoire d’une jeune femme prise en otage, forcée de vivre comme l’animal de compagnie de son ravisseur - sans commentaire. Le livre trouve son public, suffisamment pour attirer l’attention d’Hachette, qui le rachète et le publie au Royaume-Uni à l’automne. Jusqu’ici, c’est le scénario classique d’un titre autoédité repêché par un gros éditeur.
Sauf que sur Reddit, Goodreads, YouTube remontent des accusations de lecteurs qui pointent des métaphores absurdes, un style qui sonne creux. Une vidéo cumulant 1,2 million de vues porte même des accusations très claires : “I’m pretty sure this book is AI slop”. Difficile de passer à côté. Coup de grâce : en janvier 2026, une analyse du logiciel Pangram conclut à un taux de génération par IA de 78 % - perfectible ce type de logiciel, mais pas cette fois. Le New York Times s’en empare, contacte Hachette, qui retire le livre de la vente au Royaume-Uni et annule la parution américaine.
Mia Ballard, elle, reconnaît l’usage de l’IA, mais affirme que c’est la freelance embauchée pour la relecture qui l’aurait utilisée à son insu et envisage des poursuites pour réparer le préjudice porté à sa carrière. Elle n’aurait pas eu le temps de relire la dernière version avant de s’autopublier - bon, là, j’avoue, l’argument m’échappe. Quant à savoir où était placé l’editing d’Hachette UK dans tout le process de publication, je n’ai pas trouvé de réponse satisfaisante à ce jour.
Pourquoi j’en parle ?
Parce que c’est le premier cas documenté de retrait d’un roman d’un éditeur traditionnel pour usage de modèles de langage (LLM) non déclaré. Et que cela met en lumière deux failles dont nous, Français, devrions tirer un enseignement.
La première est opérationnelle. Quand un éditeur rachète un titre autoédité qui performe, il veut aller vite pour capitaliser sur le succès. Résultat : correction de surface, lecture critique à la trappe. C’est là que la faille s’est ouverte.
La seconde est contractuelle. Les clauses d’originalité héritées de l’ère pré-IA reposent sur la parole de l’auteur, sans définir ce qu’est un usage acceptable de l’IA. Morgan Entrekin, éditeur chez Grove Atlantic, résume : “ C’est comme pour le plagiat : on est à la merci de l’auteur.” Sauf que le plagiat laisse des traces. L’IA, de moins en moins.
Ce vide normatif a un effet secondaire, une méfiance symétrique, sur laquelle Jane Friedman alerte. Les auteurs craignent que leur éditeur introduise de l’IA dans leur manuscrit à leur insu. Les éditeurs suspectent leurs auteurs. Personne n’a les outils contractuels pour clarifier la situation. De quoi nous prévoir des jours charmants.
La France n’est pas dans la même situation - l’autoédition y pèse infiniment moins. Pour autant, le pipeline existe, des plateformes vers les éditeurs traditionnels. Et le risque ne se limite pas à l’autoédition. Un manuscrit inédit soumis directement peut tout aussi bien contenir du texte généré par IA. Les outils sont accessibles à tous. La question se posera, ne soyons pas naïfs.
Mais au fond, ce qui me frappe le plus, c’est que les premiers à avoir vu le problème ne sont ni les éditeurs, ni les agents. Ce sont les lecteurs qui ont tiré la sonnette d’alarme. L’édition traditionnelle a longtemps tiré sa légitimité de sa capacité à garantir une expertise. Si ce rôle se déplace vers les communautés de lecteurs en ligne - plus réactives, plus attentives - la question n’est plus seulement technique. Elle est presque existentielle.
Quelle légitimité les lecteurs reconnaîtront-ils aux éditeurs si ceux-ci ne sont même plus garants des textes qu’ils publient ? Vous avez deux heures.
Un poche ? Non. Un Nomad. Ou comment HarperVia s’inspire d’un format japonais pour renouveler l'expérience de lecture en mobilité.
Si vous n’avez pas les moyens de vous offrir la breloque Coach, vous pouvez toujours transformer votre livre en sac.
Un avis de booktokeur qui vous mettra du baume au cœur : “J’adore quand les maisons d’édition savent avancer avec leur temps et rendre un ouvrage stylé (…). C’est sexy de lire. “
Dans la catégorie, vos lectrices ont du talent, je demande celle qui fabrique un omnibus de Jane Austen totalement dément.
Un ciné-club dans un kiosque à journaux pour lancer un media ? C’est la concentration revisitée par les indés.
Côté digital, enfin, Meta et YouTube ont été reconnus coupables d’avoir créé des produits créant une dépendance et cela pourrait transformer le paysage des médias sociaux.
Et le futur dans tout ça ?
En plus d’un raz-de-marée lunaire de remakes de l’île de la tentation, c’est l’IA qui décuple la fixette de l’humanité pour les chats. Ça promet…
Vous avez aimé lire ce numéro de Book the future ? Likez, partagez, criez-le sur tous les toits, chacun sa méthode.
Et si vous n’êtes pas encore abonné, il n’est jamais trop tard.




